Début de la deuxième année à Lévis et maladie de Gabriel

 L’heure du départ pour notre deuxième année au couvent St-Joseph-de-la-Délivrance a sonné, le matin du mercredi le 25 août 1948. Cette fois c’était  Gérard Lepage du rang Pie, qui nous montait et nous étions accompagnés par maman et notre sœur Paula, assises en avant avec le chauffeur. La voiture était très chargée parce que les deux filles et un garçon de Alphonse L., habitant dans le rang 6 près du lac Noir, montaient aussi avec nous.  Nous étions donc six à l’arrière de la voiture et très à l’étroit, heureusement que les voitures à cette époque étaient beaucoup plus spacieuses qu’aujourd’hui.  La femme de Alphonse L. s’était séparée de son mari en se sauvant de la maison, ce qui avait laissé Alphonse seul pour élever ses enfants. C’est pour cela qu’il avait demandé pour en placer trois au couvent de Lévis.

 Nous sommes partis très tôt parce que je me souviens qu’en quittant la maison ce matin là, le  soleil était en train de se lever. Mon frère Clément était dehors et il nous saluait en levant sa guitare au bout de son bras. En montant la cote à Toup-ti, je me suis retourné et j’ai revu Clément nous saluer une dernière fois avec sa guitare. C’est une image nostalgique qui est restée gravé dans ma mémoire, même après 50 ans passés.

 Tout le long du trajet en montant au couvent, notre chauffeur Monsieur Lepage fredonnait une chanson triste dont les mots étaient : « Si je pouvais te dire ce secret brûlant… » . Je n’ai jamais réentendu cette chanson depuis mais son air triste m’est toujours resté dans la mémoire.

 La température a été splendide pendant toute la journée et nous sommes arrivés au couvent de Lévis vers quatre heures. Quand maman et Paula sont reparties, ce fut une autre séparation très triste. Paula s’est mise à pleurer et cela à déclencher nos larmes. Nous pleurions en pensant que nous ne retournerions pas chez-nous avant 10 longs mois. Plus tard, nous avons appris que maman et Paula étaient arrivées à la maison assez tard ce soir là et que Clément n’y était pas. Il était allé chez Adrien Lavoie en face de chez-nous où se tenait une veillée, et il s’était caché près de la clôture à coté de la maison pour écouter la musique. Ce n’était pas surprenant parce que Clément aimait passionnément la musique. 

 Le début de cette deuxième année fut autant marqué par l’ennui que la première. Bernard surtout n’arrêtait pas de pleurer. Les cris de l’âme de mon frère me sont toujours restés imprégnés dans les oreilles. C’était si poignant que même aujourd’hui, j’entends toujours ses sanglots dans ma tête. Cette fois, c’était bien pire pour Bernard que la première année parce que lorsque Gabriel et moi lui disions que papa allait venir nous chercher, il ne nous croyait plus et il demeurait inconsolable.

 Nous n’étions pas les seuls à nous ennuyer car cette année là, trois garçons avaient déserté le couvent vers le milieu de septembre. Un d’entre eux était de Rimouski et les deux autres venaient de Matane. Ils se nourrissaient tout le long du chemin en volant des légumes dans les jardins. Après quelques jours, ils avaient réussi à se rendre à pied jusqu’à Rivière-du-Loup, où la police les a finalement rattrapés pour les ramener à Lévis.

 Au début de décembre, Gabriel dont la santé avait toujours été très fragile, est tombé gravement malade et il a dû être hospitalisé à l’infirmerie du couvent située au septième étage, soit sur le même étage que les classes. Pauvre Gabriel, depuis qu’il était né, il n’avait presque pas cessé d’être malade. En plus d’avoir un pied difforme, il souffrait de bronchite et avait des problèmes avec une de ses oreilles. Je me souviens que quand j’étais allé le voir à l’infirmerie, son oreille était tellement rouge qu’elle avait l’air d’une plaie. Cette année là, il avait dû passer tout le temps des Fêtes alité à l’infirmerie.

 Je n’ai jamais compris pourquoi, que malgré tous ses problèmes de santé, Gabriel était l’enfant le plus courageux et le plus serein de toute notre famille. On dirait que la maladie et tout le temps qu’il avait passé dans les hôpitaux, l’avaient renforci psychologiquement. Il était très fort de caractère et quand il avait quelque chose dans la tête, rien ni personne ne pouvaient le décourager ou le faire changer d’idée. Il allait toujours au bout de ce qu’il voulait faire.

 Le premier de l’an 1949, avons obtenu une permission spéciale pour aller passer la journée chez mon oncle Urbain et ma tante Irma qui habitaient à environ un demi mille de distance du couvent. Nous avons accompagné leur fils Marc qui était avec nous au couvent. Après avoir dîné et soupé chez notre oncle, nous avons dû nous dépêcher pour revenir car il fallait que nous soyons rentrés au couvent pour 7 heures.

 Ce soir là, je suis allé voir Gabriel à l’infirmerie pour lui apporter du sucre à la crème que maman nous avait envoyé pour les Fêtes. J’ai été surpris de voir à quel point Gabriel avait l’air serein même s’il était malade et alité alors que tous les autres enfants avaient beaucoup de plaisir à cette époque festive de l’année. Pourtant, jamais il ne s’est plaint. Il était seulement très content de me voir et quand je lui ai raconté ma journée, il a semblé très heureux pour moi que j’aie pu avoir du bon temps. Quand je suis sorti de l’infirmerie, la religieuse qui le soignait m’a dit qu’il était un grand malade mais un garçon extrêmement courageux.

 Finalement quelques jours plus tard, les religieuses ont décidé de l’envoyer à l’hôpital Laval à Québec. Avant de partir, on l’a placé sur une civière et la religieuse de l’infirmerie l’a amené dans la section des classes, pour qu’il puisse saluer ses petits compagnons de l’école. En passant devant nos classes, elle nous a demandé à Bernard et  à moi de sortir dans le corridor pour lui parler.  En le voyant nous avons été pris d’une grande tristesse intérieure mais nous nous sommes retenus de pleurer pour ne pas ajouter à son malheur car c’était déjà assez triste pour lui de partir pour l’hôpital et d’être séparé de ses frères et de ses amis, sans savoir quand il allait revenir. Je ne me doutais pas à ce moment là, que je ne reverrais pas mon frère avant très longtemps, car il n’est sorti  de l’hôpital Laval qu’au milieu d’avril 1950, soit 15 mois plus tard.

 À ce moment là, j’allais avoir 13 ans en février, Gabriel allait en avoir 11 en avril et Bernard était âgé de 9 ans.