L’arrivée à l’hospice  St-Joseph-de-la-Délivrance de Lévis

 L’année 1947 fut une autre période difficile pour mon père et ma mère. Selon moi, la vie de mes parents en fut une de misère, de sacrifices et de privations. Pauvres et avec une famille de 9 enfants, ils devaient passer leur temps à se préoccuper du lendemain. Je me souviens que dans ces années là, on pouvait passer des semaines sans voir la couleur d’une cenne noire dans la maison, comme c’était d’ailleurs le cas pour beaucoup de gens à cette époque.

 Vers la fin de juillet 1947, voyant que la santé de notre mère ne s’améliorait pas, papa a décidé de nous envoyer nous, les trois plus jeunes garçons, Gabriel, Bernard et moi, à l’hospice  St‑Joseph de la Délivrance de Lévis. Le départ fut fixé pour le jeudi 28 août 1947. En cet été, j’avais 11 ans, papa avait 37 ans et maman 33 ans. Mes frères Gabriel et Bernard avaient 9 et 8 ans. Les trois aînés, Lucien, Clément et Paula, étaient âgés respectivement de 15, 14 et 13 ans. Les trois petites, Denise, Monique et Raymonde avaient 6 ans, 3 ans et 1 an et 3 mois.

 En cet été là, un événement malheureux venait de survenir. Ma tante Eugénie Labbé, qui était la femme de Baptiste Lechasseur et la sœur de mon père, est décédée à l’âge de 36 ans, jeudi le 21 août, soit exactement une semaine avant notre départ. Je me souviens qu’elle était exposée dans leur maison. Le dimanche après-midi, le 24, j’étais allé au corps avec mon père. Après une courte prière, j’ai été rejoindre mon père et mon oncle Baptiste qui venaient de sortir à l’extérieur pour parler ensemble tous les deux. Je vit alors mon oncle pleurant à chaudes larmes et qui disait à mon père : « Ça va être très dur d’élever seul cinq enfants ! » Mon père lui conseilla d’appeler au couvent de Lévis pour voir si on accepterait de prendre ses trois petites filles, Françoise, Monique et Yolande, en ajoutant que si elles étaient acceptées, elles pourraient profiter de l’occasion et monter à Lévis avec nous jeudi prochain. Mon oncle répondit qu’il appellerait le couvent le lendemain matin. Donc juste avant le service, qui eut lieu le lundi matin, mon oncle appela à Lévis pour faire sa demande, et le soir il reçut la confirmation que ses trois petites étaient elles aussi acceptées. Nous serions donc six enfants à partir le jeudi.

 Le mardi matin, Rose-Alma, qui était notre gardienne depuis le début de la maladie de maman qui avait commencé un an auparavant, commença à préparer nos affaires pour le départ. Cela lui faisait beaucoup d’ouvrage, car en plus de laver et presser, elle devait marquer chacun de nos morceaux de linge à l’encre de Chine. Elle semblait faire tout ce travail avec cœur et avec une certaine satisfaction. Malgré mon jeune âge, je percevais qu’elle avait hâte que l’on parte de la maison. Et pour la taquiner, je lui dit : « Tu vas voir, quand je serai parti, tu vas beaucoup t’ennuyer et tu vas pleurer ». Elle répondit : « Quand tu seras parti, ce sera enfin la paix dans la maison ». Je suis sur qu’elle était sincère car je lui avais souvent fait la vie dure.

 Finalement, le jeudi matin par une journée pluvieuse, ce fut notre départ pour Lévis. Mon oncle Jean nous avait prêté son automobile et c’est Pierre Dubé qui la conduisait. On était 8 dans la voiture. Moi j’étais assis en avant entre mon père et Pierre Dubé. En arrière, ils étaient cinq sur la banquette, Gabriel et Bernard de chaque coté avec les 3 petites de mon oncle Baptiste assises entre eux. Elles étaient toutes les trois plus jeunes que nous et ne prenaient pas beaucoup de place, Françoise avait 8 ans, Monique 6 ans et Yolande 5 ans.

 Ce voyage à Lévis se passa presque en silence. Papa et Pierre Dubé conversaient bien un peu mais nous les enfants n’avons pas dit un mot de tout le voyage. Nous étions tristes parce qu’on s’en allait vers l’inconnu à 170 milles de chez-nous. La pluie qui tomba sans arrêt pendant tout le voyage nous rendait encore plus tristes.

 Nous sommes arrivés à Lévis vers quatre heures de l’après-midi. En apercevant le couvent qui était la plus grosse bâtisse que nous ayons vue de toute notre vie, nous les enfants, étions très impressionnés. Le couvent était tenu par des Sœurs de la Charité. À l’entrée, nous fûmes accueillis par une religieuse. Elle portait une capuche lui cachant presque entièrement le visage et une longue robe grise, traînant presque jusqu’à terre. Elle s’est d’abord entretenue à l’écart avec mon père qui est  ensuite revenu pour nous voir avant son départ. Mon père n’était pas un homme très démonstratif, mais je me suis aperçu qu’il pleurait tout en essayant de le cacher, sans doute par pudeur et aussi parce qu’il craignait de nous faire encore plus de peine. Puis il nous a salués pour la dernière fois, et en le regardant s’éloigner, j’ai vu qu’il sortait son mouchoir de sa poche pour s’essuyer les yeux, et c’est là que nous les trois garçons, nous sommes mis à pleurer. Ce que j’ai trouvé curieux, c’est que les trois petites filles n’ont pas versé une seule larme.

 Notre premier soir dans ce grand et triste couvent, fut une grande tragédie dans nos jeunes vies. Un soir de larmes et d’ennui qui  bouleversait complètement nos émotions de jeunes enfants.  Nous ne pouvions pas comprendre pourquoi nos parents nous abandonnaient seuls si loin de chez-nous dans un milieu qui nous était totalement étranger. Pour un adulte, un événement de cette nature peut paraître insignifiant, mais pour un enfant percevant tout  au niveau des sentiments, c’est un véritable choc, car un enfant est un être neuf et immature qui agrandit démesurément toutes les idées, toutes les émotions, toutes les sensations, les rendant ainsi énormes. L’adulte ne peut pas comprendre parce qu’après avoir subi plusieurs chocs de ce genre, il s’est muni d’une carapace pour se protéger alors que l’enfant lui, se retrouve nu et dépourvu devant de tels événements.

 Pendant les deux premières semaines, mes deux frères et moi, nous nous sommes ennuyés à en mourir. Pour la première fois si loin de chez-nous, laissés avec des religieuses à qui nous n’avions pas encore appris à faire confiance. Quand on les voyait s’approcher au bout du grand corridor, elles ressemblaient à des fantômes et le bruit de leurs grandes jupes était impressionnant et presque épeurant pour des enfants de notre âge élevés à la campagne.

 Dès notre arrivée, on nous avait séparés mes frères et moi, selon des groupes d’âges, ce qui était encore plus difficile pour nous. Heureusement que le dimanche après le dîner, on réunissait tous les enfants dans une grande salle de réunion située à l’autre bout du couvent du coté réservé aux filles, afin que les frères et sœurs puissent se voir. Quand nous nous sommes rencontrés mes frères et moi, ce premier dimanche, on en a pleuré un coup, surtout Bernard, le plus jeune, qui était inconsolable. Et quand Bernard pleurait, c’était des sanglots de l’âme et du cœur en même temps. Étant le plus vieux des trois, je me sentais responsable de le consoler. Alors je lui disais que papa reviendrait nous chercher dans deux semaines. Ça le consolait un peu sur le moment mais les deux semaines passées, il se rendait bien compte que papa n’était pas venu et il se remettait à pleurer de plus belle en se demandant pourquoi il n’était pas venu. Avec le temps qui passait, l’ennui s’atténuait peu à peu pour Gabriel et moi. Petit à petit, on se faisait des amis, ce qui nous aidait à nous sentir moins seuls. Après un mois, l’ennui était presque passé.

 Dans cet immense couvent, il y avait 4 salles réservées aux garçons et 5 réservées aux filles. Au sous-sol, on gardait aussi des personnes âgées. Les enfants étaient séparés par groupes d’âge. Il y avait environ 60 garçons par salle. Bernard qui était le plus jeune de nous trois était dans la première salle, la salle des petits, Gabriel était dans la deuxième et moi dans la troisième. La quatrième salle était pour les plus grands.

 Les religieuses possédaient une ferme à St-Télesphore, au sud de Lévis, c’était à une distance de 5 à 6 milles du couvent. Je me souviens que vers la fin de septembre, lors d’une belle journée de congé. On nous a embarqué, moi et une cinquantaine d’autres garçons, dans une grosse boite à l’arrière d’un gros camion, pour nous amener  ramasser des patates sur cette ferme. C’était tellement excitant de pouvoir enfin s’éloigner du couvent que nous prenions ce travail comme un jeu et nous eûmes énormément de plaisir. C’était si agréable de humer l’odeur de la belle terre fraîche se réchauffant à l’ardeur d’un magnifique soleil d’automne ! Je me pensais revenu chez-nous dans notre champs à St-Marcellin. Une couple de fois dans la journée, on arrêta le travail afin de nous permettre de prendre une collation. Chacun des garçons recevait une magnifique grosse pomme rouge. Jamais je n’avais mangé de pomme goûtant aussi bon. Cette journée fut si merveilleuse qu’elle marqua un point tournant après lequel l’ennui me dérangea de moins en moins. 

 Vers quatre heures de l’après-midi, on s’en retournait au couvent, les poumons remplis de senteurs merveilleuses de patates et de terre fraîche. Ça sentait le bonheur et spontanément en s’en allant dans la boite du camion, on se mit à chanter tous ensemble la chanson : « Ah voilà la vie, la vie, ah, ah, voilà la vie que nous faisons ici ». Nous arrivâmes au couvent tous joyeux et enchantés de notre journée. Ce soir là en me couchant, je suis tombé endormi de fatigue mais le cœur débordant de bonheur en rêvant à des odeurs merveilleuses de patates et de terre fraîche et aux nouveaux amis que je m’étais faits. Cette journée dans les champs et d’autres qui suivirent pendant mon séjour à cet hospice, sont demeurées parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance. 

En 1947, dans ce couvent de Lévis, il y avait 80 religieuses, 120 personnes âgées, 600 enfants et trois prêtres.

Références:

  1. www.nosracines.ca;

  2. Souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin