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La musique à Rimouski dans les années quarante

 À Rimouski notre vie se déroulait dans une ambiance musicale car dans le logement en haut de chez nous, résidait Jos Guillemette qui était un des plus grands musiciens du Québec. Je me souviens qu’il pouvait passer des après-midi complètes à jouer de l’accordéon enfermé dans sa chambre. Lorsqu'on l’entendait jouer, je sortais dehors afin de mieux l’entendre car généralement la fenêtre de sa chambre était ouverte. Je percevais que c’était un musicien hors de l’ordinaire car sa musique me donnait de grandes émotions et même si j’étais très jeune, je savais que seuls les grands musiciens peuvent nous donner de grandes émotions. Je me suis toujours trouvé chanceux d’être venu au monde avec ce don de ressentir la belle musique et de savoir reconnaître et écouter les bons musiciens. Même dans mon jeune âge, j’ai tout de suite su que Jos Guillemette était un grand musicien, malgré que je n’avais pas plus que cinq ans lorsque je l’ai entendu pour la première fois.

 Quand on est un grand musicien comme Jos Guillemette, on est capable d’admirer un autre grand musicien. Je me rappelle que vers 1939, le fameux reel de Pointe-au-Pic de Jos Bouchard était sorti sur disque 78 tours. Jos Guillemette l’avait acheté et il le faisait jouer plusieurs fois par jour et même le soir sur son gramophone à manivelle. La première fois que j’ai entendu ce reel j’étais en train de jouer dehors et la fenêtre de la chambre de Jos Guillemette était ouverte. Je suis resté figé d’émotion d’entendre un si beau reel et aussi à cause du son extraordinaire du violon de Jos Bouchard. J’étais tellement fasciné par la façon merveilleuse dont jouait Jos Bouchard que j’aurais pu écouter ce beau reel à la journée longue. C’est peut-être pour cela qu’il a toujours été mon reel préféré et même aujourd’hui quand je l’entends, il éveille toujours en moi ce merveilleux et beau souvenir de mon enfance à Rimouski, alors que j’entendais ce reel  tous les jours, des  fois même plusieurs fois par jour. Mon père m’a aussi raconté qu’un dimanche, le gendre de Jos Guillemette Albert Bastarache (voir note 1), un grand joueur de violon, était venu visiter son beau-père. Ils avaient alors passé tout l’après-midi à faire de la musique ensemble sur la galerie du logement d’en haut. Mon père m’a aussi dit que la rue St-Antoine en face de chez nous était alors pleine de monde qui était venu pour écouter ces deux fameux musiciens. Ça devait être beau à entendre et à voir.

 Il y avait un autre musicien accordéoniste qui lui venait chez nous, mon père l’appelait Patapouf Gagné. Je me souviens qu’il avait une façon assez particulière de jouer car il avait l’oreille droite presque collée sur son accordéon. C’est avec l’accordéon de ce monsieur Patapouf que j’ai entendu mon père jouer pour la première fois. Malheureusement je ne me souviens pas d’avoir vu des joueurs de violon quand nous restions à Rimouski et c’est seulement sur des disques jouant sur le gramophone de Jos Guillemette que j’ai entendu du violon.  Seulement à entendre le son du violon, j’étais parcouru d’émotions si intenses qu’on aurait dit que j’étais possédé par une passion qui était presque de la folie.

 Mon père jouait de la musique à bouche et il en jouait très bien. Il pouvait aussi jouer un peu de l’accordéon. Parfois le soir après souper, il prenait sa musique à bouche, une petite Marine Band, et il jouait quelques pièces. J’aimais beaucoup l’entendre jouer car il jouait très bien. Il avait une manière personnelle de jouer de la musique à bouche. Il tenait sa musique à bouche avec sa main droite, se penchait la tête vers la droite et il se cachait le visage complètement avec sa main gauche. Je n’ai jamais su pourquoi il se plaçait ainsi pour jouer. Peut-être que c’était parce qu’il était timide et il se cachait le visage pour jouer? Peut-être que c’était parce que placé de cette façon, il entendait mieux ce qu’il jouait?  J’adorais entendre mon père jouer de la musique à bouche car en plus de jouer avec sentiment, sa musique dégageait une grande sensibilité et une certaine tristesse.

 Je me rappelle aussi que lorsque j’avais quatre ou cinq ans, mon oncle Jean qui était aussi mon parrain, venait chez nous. Il me prenait sur ses genoux et me faisait chanter une chanson sur l’air de « Père Noël, apporte moi des bébelles ». Cette chanson disait ceci : « En taxi sur la rue St-Louis » mais moi je prononçais : « En tailli, en tailli su la u sin oui ». Mon parrain trouvait cela bien drôle.

 Je me souviens que notre voisin d’en face de l’autre coté de la rue St-Antoine, Lionel Marquis, avait un appareil radio et des fois pendant la journée, maman nous amenait Paula et moi pour écouter la radio chez lui pour écouter la radio. On entendait alors, entre autres, des chansons du fameux Tino Rossi, un merveilleux chanteur à la voix merveilleuse et immortelle que toutes les femmes et les filles de cette époque aimaient à la folie. Parmi ces chansons il y avait : «Marinella », « Sous le ciel de mon beau pays », « Le bateau des îles », « Amapola », « Quand il y aura des étoiles »… Toutes ces chansons sont demeurées pour moi des souvenirs impérissables, même après 60 longues années. 

 Dès le début de la guerre en 1939, il y avait aussi à la radio des reportages sur la guerre à tous les soirs. Ces reportages étaient transmis en direct des champs de bataille d’Europe. Les reporters étaient Roger Beaulu et Miville Couture. Ils décrivaient de leurs voix graves le déroulement de la guerre. Mon père m’amenait avec lui pour écouter cette émission. Derrière la description de l’annonceur à la voix grave, on entendait le bruit des canons et ça me faisait peur. Lionel Marquis et mon père écoutaient ce programme avec beaucoup d’intérêt car ils avaient l’oreille presque collée sur le haut parleur de la radio.

 Un autre programme que nous aimions bien écouter à la radio, était l’émission « Un homme et son péché » qui avait commencé en 1939. Je me souviens que j’aimais beaucoup le thème musical de cette émission que je trouvais beau mais triste. Quand l’émission commençait, le silence se faisait dans la maison tout le monde écoutait religieusement. Ce programme a été le plus populaire dans toute l’histoire de la radio et ensuite à la télévision.

 Quand nous restions à Rimouski, j’entendais souvent des gens chanter et plusieurs de ces chansons me reviennent à la mémoire. Il y en a une en particulier que j’entendais presque à tous les jours et dont je me souviens le plus. Elle était chantée par notre voisin du logement en haut du nôtre qui s’appelait Émile Gagné dit Coup-de-cuisse. Il demeurait là avec sa femme et ses enfants. Presque tous les soirs après le souper, on entendait Émile chanter la chanson « Je suis loin de toi mignonne » en se berçant dans sa cuisine. Des fois il sortait aussi sur son perron pour se bercer et chanter toujours la même chanson. Ça nous amusait de l’entendre chanter car il nous faisait un peu peur à cause de son physique imposant. Il avait aussi toujours l’air d’être de mauvaise humeur et on était surpris de l’entendre chanter et de voir qu’il chantait toujours la même chanson.

Émile Gagné a demeuré dans ce logement jusqu’en 1945 et ensuite il a déménagé dans une petite maison  tout près sur la rue St-Antoine où il demeure encore aujourd’hui. Ce Coup-de-cuisse a toujours mené une vie très disciplinée. Le matin il est debout dès 6 heures et le soir à 9 heures il est couché. Il passe ses journées à travailler dans la cour arrière de sa maison. C’est un personnage assez spécial vivant toujours à l’ancienne mode et qui se chauffe encore au bois. Je crois que c’est un sage et c’est pour cela qu’il n’a jamais été malade. Il a presque 90 ans aujourd’hui et son physique n’a presque pas changé. Il scie et corde encore tout son bois de chauffage lui-même. La vie de cet Émile Gagné est une leçon de vie.

À Rimouski, il y avait aussi la musique de la rue comme les pas des chevaux sur l’asphalte, le criard du moulin des Price. Il y avait aussi un bruit qui me faisait frémir et que j’ai entendu pour la première fois au début d’un mois de décembre. Sur notre rue et les rues environnantes, beaucoup de gens élevaient des cochons et ils les faisaient tuer pour les Fêtes, donc le mois de décembre était le temps de la boucherie et beaucoup de monde faisait abattre leur cochon presque en même temps. On pouvait entendre les cris des cochons à partir d’assez loin dans les alentours et quand le temps avait de l’écho, on pouvait entendre ces cris plaintifs presque dans tout le canton. C’était un bruit énervant et joyeux à la fois, car il nous faisait rappeler que le temps des Fêtes approchait. Dans ce temps là, même en ville, le monde pouvait élever des animaux dans leurs cours, presque tout le monde avait des poules, il y en avait même qui avait des vaches. Une autre belle musique de la rue était les rires et les cris joyeux des enfants dans la cour de l’école pendant la récréation.

 Aujourd’hui quand je compare la musique et les bruits de mon enfance avec ce qu’on entend maintenant, je trouve que c’est très différent. De nos jours, on dirait que la musique a perdu la chaleur, la beauté et la sérénité que la musique de notre enfance avait. Elle est trop forte, on dirait qu’elle n’est pas mélodieuse et qu’elle n’a pas d’âme. On ne comprend rien à cette musique, il semble qu’elle n’ait plus aucune signification. C’est comme la vie d’aujourd’hui ou le monde ne se comprend plus. La musique c’est le portrait de la société dans laquelle on vit. Notre société est troublée, violente, en perte d’amitié et de vraies valeurs, en manque de compassion et de solidarité. Une telle société serait incapable de produire de grands compositeurs comme les Beethoven et Bach, Mozart, Schubert.

Note 1 - Le violoneux Albert Bastarache, né le 23 août 1913 et décédé le 6 novembre 1989, était l'époux de Joséphine Gagné, fille d'Émile Gagné (père aussi de Coup-de-cuisse) et de Marie Ouellet qui devenue veuve avait épousé Joseph Guillemette en seconde noce, le 13 août 1924. Donc Albert Bastarache était l'époux de la belle-fille de Joseph Guillemette. Albert et Joséphine s'étaient épousés dans la paroisse St-Jacques à Montréal le 21 mars 1935. Donc le concert donné sur la galerie de Joseph Guillemette devrait avoir eu lieu entre 1935 et  1939, c'est-à-dire avant que Jean-Louis, né en 1936, ne soit assez vieux pour s'en rappeler.

Extrait du livre: "Mes souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin" de Jean-Louis Labbé