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Les forgerons près de chez nous à Rimouski

 Dans les années 40, il y avait trois  boutiques de forge aux alentours de chez nous car à cette époque le cheval était encore un animal indispensable.  Une de ces boutiques était située au coin des rues Tessier et St-Jean-Baptiste. Elle faisait face à la rivière Rimouski et était du même coté de la rue que notre école dont elle était séparée que par deux bâtisses, le magasin Joseph Jean et la maison de la famille Guertin. Elle appartenait à Monsieur Joseph Lavoie. C’était une grosse bâtisse à deux étages avec, en haut le logement du forgeron et sa famille et en bas, la boutique de forge. Ce Monsieur Lavoie était le père du violoniste Hector Lavoie et une de ses filles était mariée à l’un des meilleurs violoneux de Rimouski, Zéphir Émond. Il y avait une autre boutique de forge dans la paroisse de St-Robert et une troisième était située dans la côte de la rue Tessier en arrière de chez nous, c’était l’imposant forgeron Louis Pelletier qui forgeait à cet endroit.

 Souvent après l’école, d’autres petits compagnons et moi, arrêtions en face de la boutique de Monsieur Lavoie. C’était la bonne odeur qui s’en dégageait qui nous attirait. Cette senteur nostalgique et inoubliable provenait du feu de forge. Le bruit du marteau sur l’enclume ainsi que la vue des gros chevaux, nous impressionnaient beaucoup. Les forgerons nous effrayaient un peu car ils étaient tous des hommes bien bâtis, surtout celui sur la rue Tessier qui était un colosse de 275 livres et tout en muscles. Il était impressionnant par sa taille, sa corpulence et surtout par sa force. Il me semble entendre encore le bruit de son marteau sur l’enclume qui résonnait jusque dans la rue. Ces forgerons avaient toujours beaucoup de travail car des fois devant une boutique, il pouvait y avoir jusqu’à quatre chevaux attendant pour être ferrés.

 Ces boutiques de forge étaient aussi le principal lieu de rencontre des hommes, surtout en hiver. Ils fumaient, ils crachaient et se racontaient des histoires qui étaient souvent des mensonges et les pipes boucanaient et la fumée montait. Le tout était accompagné par la musique du marteau sur l’enclume, cette belle musique de la rue qui résonne encore dans mon subconscient accompagnée par le bruit des discussions et des éclats de rire des hommes. Pour beaucoup d’hommes, c’était un lieu de rencontre qui permettait de forger des liens d’amitié et d’échanger des confidences dans les moments heureux ou de malheur.

 Le grand violoneux Omer Dumas a sans doute été la personne pouvant le mieux faire ressentir par sa musique l’atmosphère qui régnait dans ces boutiques de forge et aussi l’âme et la tradition des habitants des campagnes autrefois. Un exemple est sa très belle composition rustique intitulée : « Le reel du forgeron ». Un beau reel que j’ai entendu pour la première fois lorsque nous avons eu notre radio en 1945. Dans cette pièce, on entend le bruit du marteau sur l’enclume au début et à la fin. J’écoute souvent ce reel du forgeron qui me redonne toujours la nostalgie des boutiques de forge de mon enfance, celles de Rimouski et aussi de St-Marcellin. Elles demeurent pour moi parmi les plus beaux souvenirs de mon enfance.

 Ce souvenir me fait réalisé à quel point le monde a changé. Dans ce temps là, les gens se voisinaient et se parlaient beaucoup plus souvent qu’aujourd’hui et éprouvaient beaucoup de plaisir à être ensemble. Malheureusement de nos jours les relations humaines n’ont plus beaucoup d’importance, même à la campagne. Le monde est en manque d’amitié à cause de la vie trop matérialiste. Le monde est plus riche et plus indépendant, mais la richesse endurcit les cœurs. Dans les années de notre enfance en 1940, c’était la misère et la pauvreté mais les gens étaient beaucoup plus humains et généreux dans leurs relations les uns avec les autres. Ils avaient besoin de leurs voisins pour les supporter dans la peine et dans la misère. On constate aujourd’hui que plus le porte-monnaie s’épaissit, plus le cœur s’endurcit.

Extrait du livre: "Mes souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin" de Jean-Louis Labbé