Déménagement à St-Marcellin en 1943

 C’était le dernier jour d’avril, un vendredi nuageux et sombre, je m’en souviens comme si c’était hier. La veille, mon père avait chargé le ménage dans deux grosses boites bleues montées sur des sleighs  tirées par deux chevaux. Ce matériel prêté par mon oncle Jean servait habituellement pour livrer de la croûte en ville. Les boites mesuraient 12 pieds de long par 6 pieds de hauteur.

 Ce vendredi matin 30 avril 1943, il faisait un temps doux et nuageux, il tombait une neige légère qui allait nous accompagner jusqu’à St-Marcellin. Maman, Paula, Gabriel, Bernard et le bébé Denise, ont tous monté dans une cariole conduite par mon oncle Baptiste, elle était tirée par le cheval le plus rapide de mon oncle Jean. Lucien et Clément n’étaient pas avec nous car depuis presque un an car ils avaient été placés à l’hospice Villegaie de Lauzon à cause d’un problème de santé de maman.

 Après le départ de la cariole, mon père a attelé les chevaux au deux sleighs et à mesure que l’heure du départ approchait, j’avais le cœur de plus en plus lourd. Le temps était sombre, aussi sombre que les adieux que je devais faire à cette maison qui avait été celle de mes jeunes années, de mes premiers pas, de mes premiers mots, de mes premières joies et de toutes ces choses que m’avaient entouré depuis ma naissance. J’y avais connu mes premiers chagrins et les premières épreuves familiales mais je ne voulais retenir que les bons souvenirs. Pendant que mon père finissait d’atteler les chevaux, je suis retourné une dernière fois dans la maison qui était maintenant complètement vide car le matin, on avait sorti le poêle qui était le dernier meuble qui était encore dans la maison. J’ai trouvé l’intérieur de la  maison complètement vide et noire. Il ne subsistait seulement que quelques traces de notre passage, ce qui me fit sentir encore plus triste. Soudain la silhouette de mon père est apparue dans l’embrasure de la porte et il m’a dit : « Il faut qu’on parte tout de suite si on ne veut pas arriver  à la noirceur à St-Marcellin ». Je suis alors sorti de la maison en pleurant silencieusement pour aller m’installer sur la deuxième voiture de ménage pendant que mon père s’installait sur la première.

 Nous sommes partis, mon père conduisait la première voiture et moi l’autre. Je continuais de pleurer pendant que nous nous éloignons de plus en plus de cette demeure où j’avais vécu pendant 7 ans, de ce quartier qui m’avait donné tant de petits bonheurs simples et de souvenirs impérissables que j’emportais avec moi. Je venais d’avoir 7 ans, un âge où l’on réagit beaucoup plus par les émotions que par le raisonnement. C’était aussi la première fois que je conduisais une voiture à cheval. Mon père conduisait l’autre voiture en avant et je le suivais. Assis sur le voyage de meubles, je me trouvais à presque 7 pieds de hauteur conduisant un gros cheval tranquille et heureusement facile à conduire. Juché à cette hauteur j’avais la sensation d’être très grand et cela flattait mon orgueil. J’étais fier de mener un cheval jusqu’à St-Marcellin, ce qui n’était pas commun pour un enfant de 7 ans et cela m’a aidé à oublier mes émotions.

 Quelques temps après être partis de la maison, nous sommes arrivés à la côte de la cathédrale pour nous diriger vers St-Anaclet. En s’éloignant de Rimouski, je commençais à découvrir les premiers paysages de la campagne et je sentais déjà que la campagne dégage une beauté sereine et mystérieuse avec un calme naturel qu’on ne ressent pas en ville. À mesure que nous traversions les campagnes, j’étais de plus en plus envahi par un sentiment de sérénité qui s’accordait très bien avec la belle neige qui tombait doucement et qui n’était poussée par aucun vent. Peu à peu, mon âme d’enfant se sentait portée par un sentiment de plénitude qui la portait au seuil de l’infini.

 Vers l’heure du midi, on s’est arrêté en chemin pour manger et faire manger les chevaux et ensuite on est reparti en direction de St-Marcellin. Le temps était toujours aussi doux et la belle neige n’arrêtait pas de tomber. À cette époque, ce genre de temps était assez commun en fin d’avril. Il y avait encore beaucoup de neige car on ne voyait presque pas les clôtures de chaque coté du chemin. C’était les balises plantées de chaque coté de la route qui nous guidaient. Après avoir dépassé le rang 5 de St-Anaclet, on est arrivé au rang double de Ste-Blandine et puis on a tourné à gauche pour descendre une grande côte au pied de laquelle se trouvait un pont couvert, dans lequel nous sommes passés, ce qui m’a grandement impressionné. Après quelques milles de plus, nous sommes arrivés au rang 5 de St-Marcellin et ensuite on s’est dirigé vers le rang 6. Vers quatre heure de l’après-midi en sortant d’un bois, on a finalement aperçu le clocher d’une église. Mon père s’est alors retourné vers moi et m’a dit que nous étions presque rendus au village de St-Marcellin. J’étais très content car je commençais à trouver le voyage pas mal long et j’avais les pieds  gelés dans mes petits rubbers. Rendu au village, nous avons tourné à gauche et nous nous sommes dirigés vers l’est. Après avoir parcouru environ un mille, du haut d’une côte, mon père a pointé de la main vers une maison qu’on apercevait on peu plus loin en bas du coté gauche du chemin. J’ai alors compris que c’était notre nouvelle maison.

 C’était une vieille maison au dehors fini en vieilles planches bâtie au pied d’un coteau. Derrière, il avait une vieille grange avec en annexe une vieille étable en pièces de bois équarries. À environ 50 pieds de la maison se trouvait une cabane à pompe. La brunante commençait déjà lorsque nous avons finalement mis les pieds dans la maison. Mon oncle Alphonse nous y attendait pour nous aider à rentrer le ménage. Les hommes ont d’abord commencé à rentrer le poêle et après l’avoir installé, ils l’ont aussitôt allumé pour réchauffer la maison.  Après ils ont rentré le reste du ménage et ensuite nous sommes allés ensemble rejoindre maman et mes frères et sœurs à la maison de mon oncle Alphonse pour aller souper. Lorsque nous sommes arrivés, je suis allé tout de suite à l’étable pour voir mon père et mon oncle Alphonse dételer les chevaux. Rendu dans l’étable, je suis aller jeté un coup d’œil dans la grange où j’ai trouvé ma sœur Paula et ma cousine Rita, la fille de mon oncle Alphonse. Rita déboulait du foin en bas de la tasserie avec une petite fourche. Elle semblait très forte pour une fille, j’étais impressionné de voir avec quelle aisance elle déplaçait de gros tas de foin. Elle me semblait avoir autant de force qu’un homme.  Tout en travaillant, elle disait à Paula et à moi, que l’oncle Henri avait engagé un beau jeune homme pour faire le train pendant l’hiver. De la manière qu’elle en parlait, elle avait l’air de le trouver bien à son goût. C’était le garçon de Napoléon Hudon du rang 10 et il s’appelait Marc.

 Nous sommes finalement tous aller à la maison de l'oncle Alphonse pour souper et quand on a eu fini, papa, maman, Paula et moi, sommes allés couchés dans notre nouvelle maison tandis que mes deux frères et bébé Denise sont demeurés chez l’oncle Alphonse. Quand nous nous sommes couchés ce soir là, j'ai constaté que la maison était très froide. Dans ma chambre, je pouvais voir le dehors par de grandes fentes en bas des fenêtres. Les cloisons étaient aussi très minces et je pouvais entendre ma mère et mon père discuter dans la cuisine à coté.

Notre vieille maison, était une maison de pauvre et n’offrait  pas beaucoup de confort. Au premier étage, il y une grande cuisine où deux vieilles boites en bois collées à un mur servait d’armoire ainsi que deux chambres plutôt petites et un passage conduisant à la porte d’entrée. Le plancher de cuisine était plus haut que celui des chambres et dans un coin, un escalier en face du poêle conduisait au grenier. Le poêle était presque collé sur un mur de chambre et le tuyau à fumée passait par un trou dans le plafond pour aboutir dans le grenier à une vieille cheminée en brique montée sur des blocs en bois. Le tuyau parcourait une bonne distance avant de parvenir à la cheminée. Il était soutenu près du plafond du grenier par des broches placées à plusieurs endroits. Quand le poêle chauffait beaucoup, le tuyau devenait rouge sur toute sa longueur. Cela chauffait le grenier mais était très dangereux pour les incendies. Nous avons été vraiment chanceux que le feu ne soit jamais pris dans la maison. 

Lorsque nous sommes arrivés à St-Marcellin, j’avais 7 ans, papa avait 32 ans, maman 28, Paula 8, Gabriel 5, Bernard 3, et le bébé Denise avait 1 an et 9 mois.  Dans ce temps là, il fallait avoir beaucoup de courage pour élever une grosse famille dans des maisons qui étaient en général très froides. Dans la notre pendant les nuits les plus froides, l’eau gelait dans la maison. Des fois quand la pompe était gelée ou se brisait, il fallait faire fondre de la neige dans le «boiler » du poêle pour avoir de l’eau pour laver la vaisselle ou pour faire le lavage en frottant le linge sur une planche à laver. Pas tout le monde avait une machine à laver et quand on en avait, ce n’était pas comme celles d’aujourd’hui, il fallait les faire marcher en les activant à la main, car dans notre rang il  n’y avait pas l’électricité. Dans ces années là, il n’avait pas d’allocations familiales ni de secours direct ni d’aide sociale, il fallait que les parents se débrouillent tous seuls pour faire vivre la famille et souvent les emplois étaient rares, surtout à certains temps de l’année.

Extrait du livre: "Mes souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin" de Jean-Louis Labbé