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Les croûtes de mon oncle Jean

 Durant l’été et l’automne, mon père travaillait au moulin des Price situé à environ un demi mille de chez nous. Il faisait ce trajet à pied quatre fois par jour. Le moulin ne sciait pas en hiver et ouvrait au printemps vers le début du mois de mai. Donc le printemps en attendant son ouverture, mon père travaillait pour mon oncle Jean. Il charroyait des croûtes avec une wagine à roues de rubber tirée par un cheval sur laquelle était monté une grosse boite bleue haute de 6 pieds de hauteur. La boite était bleu parce que c’était la couleur de la compagnie Price qui fournissait la croûte à mon oncle.

 Un jour mon père m’a amené avec lui. C’était la première fois que j’entrais dans l’étable de mon oncle Jean. J’ai été très impressionné par la grosseur des chevaux et par le cuir des attelages, mais surtout par une odeur que je n’ai jamais oubliée depuis. C’était la senteur du bleu, une sorte de liquide bleu en bouteille qu’on appliquait sur les blessures des chevaux pour en aider la guérison. Ce bleu dégageait une odeur assez forte que je trouvais merveilleuse et elle est resté imprégnée en moi. J’étais impressionné de voir mon père atteler un gros cheval blanc à la wagine à roues de rubber. Il m’a ensuite aidé à monter sur le devant de la grosse boite bleue et nous sommes partis aller chercher de la croûte au moulin des Price. Avec la hauteur de la wagine, nous étions assis à presque 7 pieds de haut.  J’étais très impressionné de me promener ainsi mais j’étais rassuré parce que mon père était à coté de moi. À cette hauteur, je voyais mieux les maisons et les passants dans la rue mais je n’apercevais que le dos du cheval.

 Rendus dans la cours à bois du moulin, nous avons chargé la boite bleue avec des croûtes qui avaient été sciées à l’automne et qui avaient passées l’hiver sous la neige. Le bois était humide mais au printemps beaucoup de gens n’avaient plus de bois de chauffage et ils avaient un pressant besoin de ces croûtes. Des fois, mon père allait même en livrer très loin dans la ville et même en dehors. Dans ce temps là, les croûtes de mon oncle Jean étaient un service essentiel.

 Ce samedi là, on était parti de bonne heure et un peu avant l’heure du dîner, mon père s’est arrêté en face d’un magasin et il y est entré. Il en est ressorti avec un sac de chocolat au lait qu’il a placé dans la poche de sa froque qui était posée derrière lui sur le voyage de croûte. À ce moment là j’étais assis derrière mon père et j’en ai profité pour aller fouiller plusieurs fois dans ce sac de délicieux chocolat au lait sans que papa s’en aperçoive. Quand plus tard, il s’est retourné pour en prendre, il a vu que le sac avait baissé. Il a dit : « Je pense qu’il y a eu de la visite dans le sac de chocolat !»  Mon père aussi aimait beaucoup le chocolat. Peu de temps après, on s’est arrêté pour faire manger le cheval, ensuite on a continué notre chemin pour aller livrer notre voyage de croûtes. Je me souviens que nous sommes revenus chez nous tard le soir à la brunante.

 Ce voyage de croûtes avec mon père est resté pour moi un souvenir impérissable. J’avais seulement 6 ans mais je percevais que mon père aimait beaucoup les chevaux. C’est à ce moment là que j’ai commencé moi aussi à aimer les chevaux, surtout les beaux gros chevaux.

 À l’été de 1941, mon oncle Jean a acheté son premier camion (dans ce temps là on appelait cela un truck). Sur l’arrière de ce camion, il a installé une grosse boite bleue pour y mettre la croûte. Il se servait de ce camion pour aller livrer de la croûte à l’extérieur de la ville. Je me souviens que plusieurs fois par jour, on voyait passer ce beau camion bleu chargé de belles croûtes. On pouvait alors sentir de merveilleuses odeurs de bois.  À Rimouski en 1942, il y avait trois moulins à scie situés pas très loin de chez nous et eux aussi répandaient sur la ville un parfum naturel de bon bois, un mélange d’odeurs de sapin et d’épinette et aussi de cèdre et de pin.

C’était Pierre Dubé qui conduisait le camion de mon oncle Jean. Des fois il venait livrer dans notre cours des beaux voyages de croûtes qui dégageaient une senteur nostalgique et inoubliable qui se répandait dans les alentours et dans la maison. Cette senteur durait presque tout l’été.

 Pour faire sécher ces croûtes, mon père en faisait des cages qui servaient de piquets entre lesquelles, on cordait le reste du bois. Quels beaux souvenirs que ces beaux soirs de fin d’été où j’aidais mon père à corder le bois. Quelles odeurs délicieuses se dégageaient de ces croûtes dans l’humidité de ces belles soirées de d’août, qui se mêlaient aux autres parfums naturels qui flottaient sur la ville. Ce souvenir est un des plus beaux de ma petite enfance à Rimouski.

 En automne, juste un peu avant l’hiver, on entreposait la croûte dans la remise à bois (Shed) qui était juste derrière la maison. Cette remise était divisée en deux parties, la deuxième partie était utilisée par Émile Gagné, notre voisin d’en haut,  pour engraisser un cochon qu’il abattait juste avant les fêtes. Ce cochon pesait alors près de 600 livres. Il pouvait ainsi manger du bon lard presque à l’année longue.

 Les croûtes de mon oncle Jean se consumaient très vite dans le poêle et pendant les grands froids de l’hiver il fallait constamment réapprovisionner le poêle jour et nuit pour parvenir à garder la maison chaude. Ce qui voulait dire que la réserve de croûte ne durait pas longtemps. C’est pourquoi mon oncle Jean devait constamment livrer de la croûte. Mon oncle Jean est venu en aide à beaucoup de gens pauvres qui vivaient à Rimouski, car dans le temps l’argent était rare et il y en avait beaucoup qui ne pouvaient pas payer. Mon oncle Jean leurs livrait quand même de la croûte car il savait que c’était un service essentiel dans ce temps là.

Extrait du livre: "Mes souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin" de Jean-Louis Labbé