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Les bruits de ma ville vers 1940

 De mes années d’enfance à Rimouski, plusieurs sons me reviennent à la mémoire. Ces sons n’étaient pas que du bruit comme on en entend en ville aujourd’hui parce qu’ils dégageaient un air de sérénité, de  tranquillité et de détente. Car à cette époque dans les rues, les véhicules automobiles étaient rares et il en passait rarement dans nos rues et il y avait très peu de grosses machines car c’était encore l’âge du cheval.

 Le son qui me fascinait le plus était le klaxon du moulin des Price que nous appelions le criard des Price. Ce criard, c’était notre horloge extérieur qui servait à organiser notre journée. On l’entendait quatre fois par jour : à 7 heures du matin, à midi, à 1 heure et à 6 heures le soir. Quand on jouait dehors et on entendait le criard, nous savions que c’était l’heure de rentrer à la maison pour le dîner ou pour le souper. Ce criard mettait de la vie dans la ville car à 7 heures du matin il réveillait la ville endormie et c’était aussi l’heure où les ouvriers du moulin commençaient leur journée de travail. Les coups de criard de midi et une heure signalaient le commencement et la fin de l’heure du dîner alors que le coup de six heures indiquait la fin de la journée de travail. À cette époque, le moulin des Price était très important pour la ville de Rimouski car c’était le plus gros employeur de notre ville et ce fut pour elle un facteur de développement considérable. Donc inconsciemment peut-être, on aimait bien entendre ce criard qui signifiait pour nous la sécurité matérielle. Aujourd’hui le moulin des Price n’existe plus depuis plus de 45 ans, et le matin à 7 heures nous n’entendons plus le son rassurant de son criard. Il y a aussi les senteurs merveilleuses des différentes essences de bois qui envahissaient notre ville en été et en automne que nous avons perdues et qui ont été remplacées par les odeurs nauséabondes des gaz d’échappement des véhicules automobiles. C’est un peu comme si la ville avait perdu son âme.

 Un autre son merveilleux dont je me souviens, c’était quand le laitier venait livrer du lait dans notre rue de bonne heure le matin et vers la fin de l’après-midi, car il passait deux fois par jour. Il utilisait une voiture tirée par un cheval, l’été c’était une wagine à roues de rubber et l’hiver une sleigh qui glissait sur la neige.  Le son des pas du cheval sur l’asphalte qu’on entendait venir de loin dans la tranquillité du matin était la plus belle musique. Ce son devenait de plus en plus fort à mesure que la voiture du laitier s’approchait de notre maison. Quand elle était très près, on entendait aussi le bruit des pintes et des chopines de lait qui s’entrechoquaient. Quelle douce sérénité reposante, que le bruit rythmé des pas du cheval sur l’asphalte dans la tranquillité d’un beau matin d’été qui s’amplifiait à mesure que la voiture approchait et qui diminuait ensuite pour finalement  se perdre dans le silence du matin. En hiver en nouveau son s’ajoutait lors du passage du laitier, c’était celui des grelots accrochés à l’attelage du cheval. Le boulanger aussi passait tous les jours, sa voiture était moins bruyante que celle du laitier avec ses pintes de lait mais le bruit merveilleux des pas du cheval était le même. Pour moi qui aime les chevaux, voir et entendre passer le laitier et le boulanger tous les jours de la semaine furent de très grands plaisirs qui font partie des souvenirs impérissables de mon enfance à Rimouski.  

 

Extrait du livre: "Mes souvenirs de Rimouski et de St-Marcellin" de Jean-Louis Labbé